Un atelier de la Biennale d’Ethnographie de l’EHESS autour des engagements sur les terrains agricoles

Mathieu Rajaoba et Sophie Tabouret, doctorants au CSI

La prolifération des innovations en agriculture : un appel à interroger les manières d’enquêter des sciences sociales

Suite au succès de trois éditions des Rencontres Annuelles d’Ethnographie de l’EHESS, la première Biennale d’Ethnographie de l’EHESS a eu lieu les 4 et 5 octobres 2018 autour de douze ateliers et d’une conférence. Le principe de ce rendez-vous est d’offrir un espace de réflexion et de visibilité à l’enquête ethnographique par des doctorant.es et des jeunes chercheur·es issu·es de différentes disciplines des sciences sociales. Les ateliers étaient tantôt organisés autour d’objets d’étude qui nécessitent la mise en place de stratégies d’enquête particulières (ONG, environnement, mobilité professionnelle, justice, demandeurs d’asile, agriculture, rapports sociaux), tantôt autour des modes d’implication sur le terrain qui interrogent la nature des données récoltées (commérage, sens, techniques du corps, affects).

L’atelier que nous avons organisé avait pour titre « Engagements, mises en débat, prises de position : enquêter aux côtés des acteurs. Le cas des innovations en agriculture ».

Lucile Garçon, Nathalie Couix et Laurent Hazard, « Croisement de regards sur la sélection », Chazelles sur Lyon (France), 19 octobre 2018. CC-BY-NC

L’idée initiale était de discuter des recherches concernant des innovations socio-techniques en agriculture. Sophie travaille sur des innovations variétales en viticulture, qui dessinent la promesse d’une viticulture sans pesticide ; Mathieu travaille sur l’émergence de technologies numériques dans l’agriculture en France. Nous voulions interroger la prolifération des innovations en agriculture – qu’elles soient numériques (Bronson et Knezevic 2016), génétiques (Bonneuil et Thomas 2009), organisationnelles (Le Velly, Dufeu et Le Grel 2016) ou liées aux techniques culturales (Goulet et Vinck 2012)  – et les manières d’enquêter des sciences sociales face à cette prolifération. Témoins d’enjeux majeurs, ces objets d’étude sont autant de médiateurs privilégiés pour toucher du doigt la question des rapports au vivant et nous confronter aux problèmes liés au changement climatique ou aux risques sanitaires et environnementaux. Cet atelier visait donc à discuter des exigences et des conséquences de l’enquête ethnographique à l’épreuve de ces objets d’étude. Deux mouvements ont en particulier retenu notre attention.

Le premier intervient dans un contexte de remise en question des régimes de production de connaissances dans l’agriculture (Bonneuil et al. 2016). Le passage d’un régime d’innovation centralisée à un régime d’innovation distribuée est observé voire défendu face à l’emprise grandissante du régime de l’innovation intensive (Callon 2012 ; Joly et al. 2015). Concrètement, on observe une multiplication des recherches dites « participatives » où le chercheur en sciences sociales se retrouve « embarqué » (Aguiton 2018 ; Fallon et Thoreau 2016). Travaillant aux côtés de chercheurs en sciences dites « dures », il est souvent mobilisé pour une commande particulière, allant de l’accompagnement pour l’acceptabilité d’une innovation à l’organisation d’ateliers avec les parties prenantes. Le chercheur répond souvent à une commande (c’est le cas des travaux discutés dans l’atelier), ce qui lui donne un accès privilégié sur le terrain.

Le second mouvement croise les acquis des études des sciences et des techniques (STS) prenant en compte l’agency des entités non-humaines (Houdart et Thiery 2011) avec l’intérêt croissant des penseurs du care pour les questions agricoles (Puig de la Bellacasa 2015 ; Krzywoszynska 2015 ; Porcher, 2015). Maria Puig de la Bellacasa part de l’observation des différentes ontologies du sol et de la nécessité exprimée par une partie des sciences du sol de remettre en question sa relation intime au productivisme. Cela passe notamment par la prise en compte du sol comme communauté vivante, qui héberge une multitude d’êtres qui participent à son renouvellement, dans une temporalité différente de la production agricole. Elle invite alors à repenser la place du sol dans l’agriculture. Jocelyne Porcher propose avec une attention similaire de réincorporer les animaux domestiques dans les analyses des sociétés humaines. Elle refuse ainsi la séparation artificielle qui tend à les prendre en compte dans les seules sciences de la nature (Porcher, 2015). Suivre les acteurs qui s’attachent à souligner la multitude des êtres qui peuplent nos terrains agricoles et interagissent dans l’environnement sociotechnique des innovations en agriculture nous paraissait un axe de réflexion motivant. 

L’enjeu de l’atelier était ainsi d’être attentif aux façons dont ces deux mouvements peuvent influencer la pratique de l’ethnographe, comment sont recomposées nos manières d’observer, de décrire, ou d’écrire. Ce qui est ressorti de l’atelier, et dont nous allons rendre compte dans la suite du texte, c’est une convergence des deux mouvements esquissés précédemment. Si la prise en considération accentuée d’une multitude d’êtres s’est imposée aux participants à l’atelier, elle s’est réalisée dans les collectifs repérés, selon des formats d’enquête participatifs.

Trois dispositifs originaux d’engagement sur des terrains agricoles

Trois présentations se sont succédées avec la contribution précieuse de Morgan Meyer, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CSI, présent en qualité de discutant [1].

Au travers d’une expérience de réalisation de plusieurs films sur l’Atelier Paysan – une coopérative d’auto-construction de matériel agricole – Jérémie Grojnowski, doctorant en anthropologie visuelle et filmique à l’université Paris Nanterre, a proposé d’interroger les possibilités offertes par le film, notamment l’archivage des activités du collectif. Le film permet également de révéler une relation sensible avec la matière ou offre la possibilité de dresser des portraits comme autant de fragments biographiques des acteurs de l’innovation.

Puis c’est dans le Valais, à la rencontre des sons qui parcourent la production de vin, que nous ont emmenés Emiliano Battistini, doctorant au département Culture et Société à l’Université de Palerme, et Nathan Belval, doctorant au LAB’URBA de l’Université Paris-Est. L’écologie sonore questionne les rapports entre les humains et les sons qui les entourent. Si le recueil des sons a pu surprendre certaines personnes enquêtées, il a également permis de souligner l’attention aux sons développée dans le travail du vin : comme ce vigneron qui s’informe sur la bonne fermentation du vin en collant l’oreille à la barrique, ou cette viticultrice qui écoute le bruit des sécateurs pour suivre la cadence des ouvriers. 

Lucile Garçon, actuellement en post-doctorat à l’UMR AGIR (INRA), a proposé un texte co-écrit avec Nathalie Couix et Laurent Hazard, qui présentait les prémices d’une recherche en cours sur l’évaluation des pratiques de sélection de producteurs impliqués dans la sélection de maïs population. Tandis que les expérimentations programmées à l’origine du projet visent à construire ou remplir des bases de données, Lucile s’intéresse aux bords de ces bases de données, à ce qui ne peut y entrer. Pour cela, elle met au point une démarche ethnographique qui mobilise le film comme élément d’enquête et lieu d’échange avec les enquêtés dans des périodes de visionnages conjoints. 

Emiliano Battistini et Nathan Belval, « Prise du son pendant le travail viticole et cahier des notes. Vin Voix Valais 2016-2018 », Domaine Gérard Raymond, Saillon (Valais, Suisse)


Nous avons donc accueilli trois communications ambitieuses qui, tout en suivant les pistes de discussion formulées dans l’appel à communication, les ont largement étendues et enrichies. Deux d’entre elles abordent explicitement des objets qu’on pourrait qualifier d’innovations : des semences populations dans la communication de Lucile Garçon et l’auto-construction de matériel agricole dans celle de Jérémie Grojnowski. Pourtant le focus de ces présentations n’est pas sur la démarche d’enquête sur des innovations variétales. Ce sont bien plus les activités agricoles et les sensibilités développées par les agriculteurs avec le vivant et la matière qui invitent le chercheur à renouveler ses démarches d’enquête. En cela, les trois présentations se rejoignent dans la mise en exergue des sens dans ces terrains. Qu’il s’agisse de sons ou de textures, le travail ethnographique s’attache à l’étude de sens qui peuvent être partagés par l’outil audiovisuel.

Ces communications donnent, à notre avis, surtout à voir trois dispositifs originaux d’engagement sur des terrains agricoles. Ces dispositifs se distinguent par l’utilisation qui est faite des média audiovisuels, mais surtout parce qu’ils donnent la possibilité de problématiser l’expérience agricole dans sa multiplicité, tout en nous forçant à redéfinir nos interférences ethnographiques, conséquences de nos arrivées sur le terrain.

Rendre visible la multiplicité des connaissances rencontrées dans les mondes agricoles

Les quatre intervenants ont tous apporté une contribution à une première thématique forte que nous souhaitions discuter dans cet atelier : rendre visible la multiplicité des connaissances que nous pouvons rencontrer dans les mondes agricoles.

Les enquêtes présentées se caractérisent par une volonté d’opérer un retour sur différentes pratiques agricoles avec les enquêtés, qui devient possible de manière très fine et détaillée en utilisant des médias audiovisuels. Dans de tels dispositifs, les enquêteurs se trouvent dans la position de mobiliser des savoirs disciplinaires variés. On trouve alors au cœur des comptes rendus de terrain, des références aux sciences du son, à la muséographie, à l’anthropologie visuelle ou encore à l’ergonomie.

Ces engagements pluridisciplinaires participent à un brouillage fécond de la partition entre enquêteurs et enquêtés, mais aussi entre chercheurs professionnels et publics concernés, dans la production de connaissances nouvelles. Dans les trois communications, nous plongeons en effet dans le trouble de ce que signifie documenter l’expérience. Cela se traduit par une mise à l’épreuve des possibilités ouvertes par le son, l’image ou le film pour décrire autrement l’agriculture.

Relocaliser les enjeux agricoles par l’ethnographie

Les textes soumis à la discussion font ainsi indéniablement proliférer les prises possibles pour formuler des questions spécifiques aux problèmes autour de l’agriculture. En effet, les enquêtes menées rendent visible la manière dont sont mobilisés des savoirs et, au delà, la manière dont les ethnographes peuvent contribuer à la formation de ces espaces de visibilisation. Et c’était là un point nodal de l’appel à communication : nous voulions faire émerger une réflexion large sur les formats d’enquête.

Ce qui frappe d’entrée dans les communications c’est la place de la commande dans ces recherches. Elle contribue à la formation du point de vue de l’ethnographe, qu’il soit embarqué dans la curation et le marketing d’une exposition, qu’il ait à créer du lien entre les acteurs de l’auto-construction par la production d’un récit collectif ou encore qu’elle ait à imaginer de nouvelles façons de travailler sur la sélection variétale appuyées sur un partage d’expérience dans une démarche ergonomique.

Jérémie Grojnowski , « Soudage d’un Vibroplanche (outil de maraîchage développé par L’Atelier Paysan) », Loudéac (France), mars 2018

Schématiquement, nous pouvons retenir trois apports autour de cette question des formats d’enquête.

Premièrement, les trois communications font émerger les conditions d’une participation du chercheur à la constitution de collectifs politiques. Spécifiquement, dans ces mondes agricoles, les chercheurs instaurent un dialogue avec les paysans, agriculteurs et viticulteurs. Par le retour sur les étapes successives et les va-et-vient de l’enquête, ils montrent différentes manières par lesquelles l’ethnographie permet de relocaliser les enjeux agricoles.

Cette relocalisation, et c’est le deuxième point, passe par une sensibilisation aux tensions vécues sur le terrain, accrue par l’importance des sens, des bruits. Chacune des communications fait preuve d’une attention impressionnante aux mouvements qui entourent la production de vin, au devenir d’une coopérative et à l’instabilité conjointe des semences et des manières de travailler avec elles. Pour reprendre une expression saisissante de Jérémie Grojnowski, le local est, dans chacun des cas, bel et bien transfiguré. Il n’est jamais réduit mais redistribué autour des problèmes qui concernent les acteurs qui s’inscrivent dans un territoire.

Pour terminer cette réflexion, les trois communications nous ont donné des éléments sur ce qui est parfois aussi désigné comme une recherche collaborative. Elles nous ont montré explicitement qu’avec des dispositifs aussi engagés que l’entretien d’auto-confrontation, la curation d’exposition ou l’archivage d’un mouvement politique, il faut être plus que jamais inventifs avec les médiations que nous introduisons pour enquêter avec les acteurs.

A propos du travail de recomposition et de co-construction du terrain

La discussion, menée par Morgan Meyer, a accentué l’intérêt de mettre sur la table l’importance et la nécessité d’accepter les hésitations, les surprises qui adviennent sur le terrain. Le positionnement du chercheur entre distance et engagement, le format des résultats d’enquête ou encore l’usage de médias audiovisuels sont autant de sujets qui ont été abordés et questionnés ensuite avec la participation de la salle. Nous avons appris qu’un « drôle de terrain » nécessite une thématisation nouvelle. Décrire pour préciser ce qu’on fait permet de recomposer son terrain. Autrement dit, enquêter aux côtés des acteurs suppose d’ « oser rejeter l’opposition entre un ‘cadre d’analyse’ et son objet et oublier l’injonction faite à tout apprenti sociologue de ‘construire son objet’ [et] appren[dre] plutôt à se montrer à la hauteur des expériences auxquelles il s’intéresse » (Hennion 2015). La co-construction du terrain avec les acteurs que l’on rencontre nécessite de ce fait une attention particulière. Il est intéressant de délimiter ce qu’on co-construit, ce qu’on partage, ce que veut dire co-produire : plus qu’un partage, une appropriation réciproque. Enfin, les dispositifs d’enquête donnent une expérience à faire qui n’est pas aussi simple qu’une partition entre évaluation protocolaire et représentations (idéalisées) des savoirs paysans.

Les terrains agricoles et l’appel à être sensible à l’innovation

Nous avions lancé un appel à des contributions portant sur des innovations pour approcher les problèmes posés aux sciences sociales par les terrains agricoles. Cet appel à être sensible à l’innovation résonnait avec des préoccupations associées à nos thèses respectives portant sur l’écologisation de la viticulture pour Sophie et les reconfigurations provoquées par l’enjeu des données agricoles pour Mathieu. De cet appel, nous n’avons pas retrouvé ces innovations comme fil conducteur de la réflexion sur des modalités de l’enquête ethnographique. En lien avec les ficelles glanées pendant l’atelier, ces innovations sont apparues comme des prises à importance variable et variant au fil des enquêtes et selon les enquêtes. Face à l’impossible recueil d’enquêtes « sur » l’innovation en agriculture, nous avons alors ressenti de façon intense l’appel des terrains agricoles à réaligner et renouveler sans cesse les médiations et les interférences de l’enquête au risque de perdre les chances offertes par le dispositif ethnographique.

Références

Aguiton Angeli Sara. 2018. La Démocratie des chimères. Gouverner la biologie synthétique. Éditions Le Bord de l’Eau.

Bonneuil  Christophe, Demeulenaere Elise, Thomas Frédéric, Joly Pierre-Benoît, Allaire Gilles & Goldringer Isabelle. 2006. « Innover autrement ? La recherche face à l’avènement d’un nouveau régime de production et de régulation des savoirs en génétique végétale ». Dossier de l’environnement de l’INRA, n° 30, p. 24-52.

Bonneuil Christophe & Thomas Frédéric. 2009. Gènes, pouvoirs et profits: Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM. Editions Quae.

Bronson Kelly & Knezevic Irena. 2016. « Big Data in Food and Agriculture ». Big Data & Society, January-June: 1–5.

Callon Michel, Rip Arie & Joly Pierre-Benoit. 2015. « Réinventer l’innovation? » innovatiO, Numéro 1 : Innovation? une problématique pluridisciplinaire. [En ligne]

Callon Michel. 2012. “Quel rôle pour les sciences sociales face à l’emprise grandissante du régime de l’innovation intensive ?” Cahiers de recherche sociologique, no. 53: 121–65. [En ligne]

Fallon Catherine & Thoreau François. 2016. Rejouer les partitions disciplinaires : l’interdisciplinarité comme épreuve dans le cas de la génomique. Editions des archives contemporaines.

Goulet Frédéric & Vinck Dominique.  2012. « L’innovation par retrait. Contribution à une sociologie du détachement ». Revue française de sociologie 53 (2): 195‑224.

Hennion Antoine. 2015. “Enquêter sur nos attachements. Comment hériter de William James ?” SociologieS.

Krzywoszynska Anna. (2015) What farmers know: experiential knowledge and care in vine growing, Sociologia Ruralis.

Le Velly Ronan, Dufeu Ivan & Le Grel Laurent. 2016. « Les systèmes alimentaires alternatifs peuvent-ils se développer commercialement sans perdre leur âme ? Analyse de trois agencements marchands‪.” ». Économie rurale, no 356: Pp. 31-45.

Porcher Jocelyne. 2015. “Le Travail Des Animaux d’élevage: Un Partenariat Invisible?” Le Courrier de l’environnement de l’INRA 65 (65): 29–36.

Puig de la Bellacasa Maria. 2015. “Making Time for Soil: Technoscientific Futurity and the Pace of Care.” Social Studies of Science 45 (5): 691–716.  



[1] Pour un aperçu des intérêts de recherche de Morgan Meyer, on peut notamment lire « Produire des connaissances et techniques aux frontières des institutions scientifiques » publié sur le site du CSI.

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